Art et libertés : le « Prix Meurice » dans l'incendie d'une fâcheuse affiliation

Deux jeunes artistes sonnent l’alarme pour que l’art contemporain et les artistes ne soient plus utilisés pour maquiller des lois criminelles contre les libertés individuelles, notamment au sultanat de Brunei, propriétaire de l'hôtel Meurice à Paris, qui applique la Charia avec peine de mort par lapidation pour les homosexuels


PAR JERÔME DUFAY

La onzième édition du Prix Meurice pour l’art contemporain, qui récompense depuis dix ans un jeune artiste et une galerie française pour une réalisation à l’étranger, a été suspendu sine die, officiellement pour cause de l’incendie de la cathédrale Notre-Dame de Paris.

La raison de ce report a cependant une tout autre origine. Le Prix Meurice a été violemment attaqué dans les médias par deux jeunes superbes artistes, Virgile Fraisse (les Beaux-Arts de Paris, Collège d’Art et Design de Los Angeles, Studio National des Arts Contemporains de Le Fresnoy), et Georgia René-Worms (Beaux-Arts de Lyon et Marseille, Villa Arson de Nice).

Dans une lettre ouverte, ils ont fait valoir que le célèbre hôtel Meurice 5 étoiles de la rue de Rivoli à Paris, qui donne son nom à ce prix, était la propriété du sultan de Brunei, Hassana Bolkiah.


LAPIDATION, FLAGELLATION, MAINS COUPEES…


Dans ce sultanat, le code pénal se référant à la Charia, a renforcé la répression contre les libertés de chacun : peine de mort par lapidation pour les homosexuels et les infidèles conjugaux, flagellation publique pour les auteurs d’IVG, amputation de main pour des voleurs, etc.).

Les deux jeunes artistes font valoir qu’il n’est plus possible que l’art contemporain et les artistes d’avant-garde soient utilisés pour masquer une réalité insupportable.

Dans leur lettre ouverte, ils expliquent : « En sollicitant artistes, critiques, commissaires d’exposition, galeristes, directeurs d’institutions, nous souhaitions mettre en évidence les contradictions inhérentes au devenir du Prix Meurice. Comment pourrions-nous continuer de défendre un programme progressiste : féministe, queer, anti-raciste, pluriel et servir de maquillage, de pommade, à un sultan assassin.

Le Prix Meurice, destiné chaque année à un jeune artiste, à la construction de son futur individuel et collectif, ne devait plus être financé par l’argent d’un état répressif. En lançant cet appel nous souhaitions souligner que notre démarche était antiraciste et que nous refusions toute forme de récupération de notre lutte à des fins islamophobes (…) Il n’est plus possible aujourd'hui d’utiliser les artistes comme un vernis culturel ». Le samedi 20 avril 2019, six jours après l’incendie de Notre-Dame de Paris, la directrice de l’hôtel de luxe, Francka Holtman, prenait prétexte de ce sinistre pour éteindre cet autre incendie qui risque désormais de détruire la réputation morale de l’établissement dans les milieux progressistes qui ont l'habitude de fréquenter l'établissement.

Elle annonçait l’ajournement du Prix Meurice 2019. Ajournement qui pourrait mettre un point final à la relation entre le monde des arts visuels et les propriétaires du prestigieux hôtel du Tout-Paris.