BIENNALE d’art contemporain 2019 : Venise affligée

La presse vénitienne ne cache pas son affliction à l’égard de ce grand rendez-vous qu’elle compare à une sorte de Disneyland des arts contemporains. Elle pointe du doigt une américanisation synonyme d’un grand vide créatif porté par un conceptualisme déboussolé.


La précédente Biennale de Venise (2017) s'affichait ainsi dans la cité des Doges.


PAR JERÔME DUFAY

« La Nuevo de Venezia e Mestre », quotidien de la cité des Doges, donnait le ton au lendemain de l’inauguration officielle, en qualifiant la Biennale 2019 de « Luna Park ». Allusion claire à la mainmise de l’Amérique de Mickey et Oncle Picsou sur l’une des plus réputées expositions-confrontations des arts d’aujourd’hui.

« Un art actuel vu des Etats-Unis, surreprésentés », enchérit « Artnet News », en soulignant que sur les 83 artistes admis à exposer à titre personnel à l’Arsenal, 26 vivent sur le continent nord-américain. Et d’ajouter également que le nombre d’exposants avait été volontairement réduit cette année, passant donc de 140 habituellement, à 83. Une sélection par le vide au bénéfice de la vision américaine des arts d’aujourd’hui construits sur l’éphémère et la spéculation financière, en rupture d’attaches avec les beaux-arts académiques.


Destruction de la culture artistique européenne


Ralph Rugoff, commissaire de l'exposition 2019. Il a fait de la Biennale une vitrine de l'art contemporain dans une version américaine du genre Disneyland et Luna Park, selon le quotidien « La Nuevo de Venezia e Mestre ».


C’est l’histoire d’une catastrophe annoncée. Cette année, le commissaire de la Biennale est Ralph Rugoff, lui-même américain des USA, avait décidé de remettre le Lion d’or pour l’ensemble de son œuvre à son compatriote Jimmie Durham.

Celui-ci, conceptualiste, milite ouvertement, depuis Berlin où il s’est installé, pour la destruction du rapport que les européens entretiennent avec les « beaux-arts ». Un geste que ne renierait sûrement pas l’actuel président Donal Trump à l’égard d’une Europe qu’il considère comme un caillou dans sa chaussure.


« Vivre une époque intéressante ?»


S’il s’agit de détruire des millénaires d’expression plastique ayant émergé sur le vieux continent depuis la Préhistoire, la Biennale de Venise y contribue parfaitement. Sous diverses plumes des journalistes spécialisés « art contemporain », on trouve cette formulation « un condensé de laideur », qui fait écho à l’intitulé de cette biennale 2019 : « Puissiez-vous vivre une époque intéressante ».

Donc, pas question ici de perspective, d’harmonie des couleurs, de nombre d’or, de symboles, de plasticité des corps et des objets, mais de regard sur une époque d’un monde en continuelle mutation.


Des objets sortis d’une déchetterie


Le poulpe en verre de Murano, de Laure Prouvost, au pavillon de la France.


L’exemple est donné par le pavillon de la France, confié par le ministère de la Culture à l’ex-lilloise (de Croix), Laure Prouvost. Elle propose, selon elle « un voyage dans l’inconscient, mais aussi physique, qui évoque, là d’où on vient, mais aussi là où on va ».

Ce discours qui ne vole pas plus haut que la psychologie de comptoir, se traduit par une installation où, dans un univers liquide, se mêlent des objets comme sortis de déchetteries : un téléphone portable brisé, des coquilles d’œuf, des sacs plastiques, une carcasse de poulet grillé, une méduse desséchée, un poulpe (en verre de Murano) échoué sur une plage souillée où se posent des pigeons vivants en quête de repos et de nourriture avant de poursuivre leur voyage vers d'autres horizons.


Opéra-balnéaire et suprémacistes blancs


Le pavillon de la Lituanie, Lion d'Or 2019, transformé en plage artificielle pour dénoncer un tourisme de masse toxique pour la Planète Terre.


Le Lion d’Or du « meilleur pavillon » est allé à la Lituanie qui a créé un opéra-balnéaire. Il s’agit d’une plage artificielle sur laquelle des jeunes gens en quête de soleil à tout prix rôtissent côté pile ou face, et chantent (chaque samedi durant la Biennale) les affres d’un tourisme de masse toxique pour la planète, pollueur et producteur de gaz à effets de serre.

Le Lion d’Or ne pouvait pas échapper à un américain (de Los Angeles), Artur Jafa. Il s’attaque à la question du racisme si récurrente dans son pays, par le truchement d’une vidéo de 50 minutes, dans laquelle il est question de « la violence des suprémacistes blancs » et de « son amour pour ses amis qui se trouvent être blancs ». Constat effrayant de sociétés qui jugent les humains pour leur couleur de peau, sans considération pour les valeurs qu’ils portent.


« Rien de très saillant »

Dans les colonnes du « Monde », les journalistes Harry Bellet et Philippe Dagen, n’écrivent pas avec le dos de la plume de leur stylo-encre. A propos de cette Biennale, ils parlent de « déjà vu ». Avec en attaque de leur article ces mots en fond de tableau d’une Biennale de Venise 2019 ratée: « Et c’est en effet la première impression : rien d’un manifeste, peu de risques, rien de très saillant ou de très provocant, un échantillon représentatif de l’art actuel. A ce détail près : l’art actuel vu des Etats-Unis, surreprésentés ».

C’était le récit d’une Biennale de Venise 2019 témoignant d’une conception moderniste des arts visuels.

Le refroidissement artistique qui sévit sur la Lagune aura le mérite de mettre au grand jour la vacuité d’une prétendue avant-garde des arts contemporains.

Venise méritait-t-elle cela ?


BIENNALE DE VENISE : ouverte jusqu’au 24 novembre 2019.