L’art ogival : le défi du Moyen-âge aux archaïsmes du 21è siècle

Défiant les lois de la gravité et de la physique terrestre, les maîtres d’œuvres du Moyen-âge n’avaient pas eu peur de mettre leur imaginaire en action pour faire la révolution dans l’art de construire le plus haut possible



La flèche de Notre-Dame de Rouen : un défi aux archaïsmes de la construction.


PAR JERÔME DUFAY

Transportons-nous quelques instants aux 12è et 13è siècles, lorsque s’élevèrent de terre ces très hautes colonnes de pierre, à des hauteurs incroyables de 30 à 40 mètres. J’imagine l’incrédulité des gens qui durent se demander si les nouveaux bâtisseurs de leur époque n’étaient pas devenus fous. Que pouvaient-ils penser en constatant que les futures cathédrales se dispenseraient de murs porteurs pour soutenir de très lourdes charpentes de chênes, ou encore une flèche de plusieurs centaines de tonnes au droit de la croisée du transept ?


INCREDULITE J’imagine ce qu’il pouvait être dit à la veillée, dans les chaumières : « Jamais ça ne tiendra debout… ». Haussements d’épaules. Regards incrédules, dubitatifs… Les craintes n’étaient pas totalement injustifiées car il y eut, dans l’élévation de l’architecture ogivale, un retentissant échec : Saint-Pierre de Beauvais, avec des voutes du chœur à 48,50 mètres… qui s’effondrèrent une première fois, puis une seconde fois sous le poids d’une flèche dont la pointe atteignait 153 mètres ! Soit trois fois la hauteur de l’Arc de Triomphe de Paris !


DEFI AUX LOIS TERRESTRES Mais rien de cela pour les cathédrales ogivales de Sens, Saint-Denis, Paris, Laon, Senlis, Soissons, Amiens, Bourges, Cologne, Reims, Chartes, Rouen, etc. restées debout depuis la pose de leur première pierre.



Notre-Dame d'Amiens : deux fois le volume de Notre-Dame de Paris !

Défiant les lois de la gravité et de la physique terrestre, les maîtres d’œuvres de l’époque n’avaient pas eu peur de mettre leur imaginaire en phase avec la théologie et la doctrine chrétienne de l’époque. Il était demandé aux architectes que les temples de Dieu approchent le plus haut possible la voute céleste, univers du divin. Cet art de la construction – que l’on nomme aujourd’hui « gothique » - continue de nous enseigner que l’imaginaire humain ne doit pas être enfermé dans des limites de l’esprit, mais au contraire laissé à son total libre cours.


LEGERETE, RESISTANCE, DURABILITE Depuis l’incendie de Notre-Dame de Paris, des esprits créatifs proposent une restauration qui sortirait de l’ordinaire, à la façon de Viollet-le-Duc qui, au 19è siècle, avait apporté sa touche personnelle sur Notre-Dame d’Amiens et modifié également Notre-Dame de Paris selon ses visions personnelles. Les idées abondent et bousculent les opinions sur le principe d’une restauration « à l’identique ». Nous ne sommes plus aux 12è et 13è siècles, mais au 21è. Depuis le Moyen-âge, les techniques et matériaux de construction ont évolué. Légèreté, résistance et durabilité ne sont plus des qualités incompatibles. Elles peuvent être associées pour la reconstitution de la charpente, de la toiture et de la flèche, sans qu’il soit porté atteinte à la silhouette de Notre-Dame de Paris, si élégante et assortie à son environnement, au coeur de Paris.


NOUS SURPRENDRE ENCORE ET TOUJOURS Il ne faut donc pas avoir peur de toutes les idées qui fusent de partout, des plus incongrues aux plus conservatrices. Il y aurait grand tort à enfermer l’imaginaire dans un carcan, car ce n’est pas l’esprit de l’art ogival qui, au Moyen-âge, conduisit les maitres d’ouvrage, maîtres d’œuvres et compagnons bâtisseurs à toutes les audaces. Quoi qu’il en soit, sur les mille et un projets de restauration qui sortiront des planches à dessin, un seul sera élu et verra le jour. Mais ce sera mille et une idées qui se seront exprimées, sans censure aucune. Il en sortira des éléments qui pourront être retenus dès lorsqu’ils s’accorderont avec le monument classé à l’inventaire mondial de l’UNESCO. L’art ogival, revisité au 21è siècle, doit encore nous surprendre, comme il a surpris de la plus belle des manières les gens du Moyen-âge, à l’avant-garde d’une modernité qui continue de défier tous les archaïsmes.


La nef de la cathédrale d'Amiens : 42 mètres sous les voûtes.