Le Louvre d’Abu Dhabi pointé du doigt par le procureur de la Cour des Comptes (de France)

Mis à jour : 2 déc. 2019

Une nouvelle controverse vient alimenter la chronique de la géopolitique sur fond culturel et artistique à propos du Louvre Abu Dhabi, nouveau fleuron de la capitale des Emirats Arabes Unis.


Le Louvre Abu Dhabi sous sa coupole conçue par Jean Nouvel. L'île artificielle créée pour l'installer en bord de mer a été nommée "Saadiyat", signifiant "île du Bonheur", à quelques minutes du centre-ville et de l'aéroport international.


PAR JERÔME DUFAY

Réalisé sur la base d’un accord initié en mars 2007 par l’ancien Président de la République Jacques Chirac, et sur les plans de l’architecte français Jean Nouvel, ce projet de musée international avait fait scandale dans la durée de son chantier.

En cause, les conditions de travail et de vie faites aux ouvriers issus de divers pays étrangers, soumis à des conditions dénoncées par divers mouvements de défense des Droits de l’Homme. Les dénonciations portaient sur la quasi mise à l’esclavage d’ouvriers bâtisseurs : salaires insignifiants, conditions de sécurité inexistantes, durées de travail jusqu’à l’épuisement des forces, confiscation arbitraire du passeport pour les étrangers afin de les contraindre à rester sur place, etc.


"UNE FORMIDABLE OPERATION" selon Jack Lang

L’inauguration du « Louvre d’Abu Dhabi » en 2017, qui avait réuni les sommités de la péninsule arabique et de la France (président de la République, ministres de la Culture, des Affaires étrangères, etc.), avait généré des festivités durant une semaine.

« Une formidable opération de coopération culturelle internationale entre la France et les pays arables », s’était réjoui Jacques Lang, actuel président de l’Institut du Monde Arabe à Paris.


DES ENTORSES AUX ENGAGEMENTS DE 2007

Sauf que la Cour des Comptes vient de jeter des glaçons dans des relations diplomatiquement chaudes qui se distinguent par leur manque de clarté.

Gilles Johanet, procureur de l’institution de contrôle des comptes publics, dans une lettre adressée aux ministres de la Culture et des Affaires étrangères, considère que des entorses à l’accord de 2007 lèsent financièrement le Louvre [de Paris].

Ainsi, par un tour de passe-passe qui semble avoir échappé à l’administration française, le contrat commercial ratifié en 2018 prévoit une rétribution du Louvre à 8% maximum de l’exploitation commerciale de son nom et de son image, alors que l’accord initial de 2007 prévoit 8% minimum


EXPLOITATION GRATUITE DE LA MARQUE "LOUVRE" ? Alors que le contrat commercial n’était pas encore signé, la marque du Louvre figurait sur les billets d’avion de la compagnie d’aviation Etihad appartenant aux Emirats. Sans que Le Louvre-Paris voit la couleur de l’utilisation commerciale de son nom et de son image en monnaie sonnante.

Idem pour des produits commerciaux vendus aux visiteurs du musée d’Abu Dhabi portant la marque « Le Louvre » sans que les royalties correspondantes soient versées à Paris.

« Les intérêts financiers du Louvre de Paris sont lésés. L'exploitation commerciale du nom du Musée du Louvre n'a jamais été soumise à autorisation et n'a jamais donné lieu à rémunération » estime le procureur de la Cour des Comptes, Gilles Johanet, qui demande à l’Etat de fournir des explications, avec obligation de les rendre dans un délai maximum de deux mois.


Y COMPRIS DES CORPS NUS

Sur "l'île du Bonheur", l'art échappe aux traditions régionales et s'offre le luxe de pouvoir dévoiler les corps, masculins ou féminins.


L’actuel contrat prévoit un prêt de 250 oeuvres par an par le Louvre au musée d’Abu Dhabi, et l’organisation de plusieurs expostions temporaires par an. La clientèle visée est celles des hommes et femmes d’affaires du monde entier.

Au pays des femmes voilées, où les tenues légères vestimentaires des occidentales sont qualifiées de "répugnantes", les Emirats Arabes Unis n’envisagent aucune censure préalable.

Comme à Paris, tous les genres, artistiques et sujets ont leur place dans le musée d’Abu Dhabi : nus, sujets religieux autres que l’Islam, etc.

Depuis son ouverture, le Louvre Abu Dhabi a accroché dans ses galeries et mis en place dans ses vitrines des œuvres d’époques lointaines jusqu’à nos jours. Pour la période 19è et 20è siècles, les cimaises sont ornées de tableaux signés de noms prestigieux : Gauguin, Caillebotte, Manet, Ingres, Legrain, Picasso, Magritte, Mondrian, Klein, etc.