Un Lion d’or au « déconstructeur revendiqué » des arts occidentaux - Biennale de Venise 2019

Par Jérôme Dufay

Biennale de Venise 2019 Un Lion d’or au « déconstructeur revendiqué » des arts occidentaux

Sur le linceul de l’académisme européen, voici que, venant des Etats-Unis, déferle sur la planète des arts le modèle de l’ultralibéralisme financier. La vacuité des œuvres de Jimmie Durham enterre l’école vénitienne

Ne faisons pas parler les morts. Mais il reste que la Biennale de Venise s’apprête à tuer une seconde fois les grand maîtres de l’école vénitienne en remettant à Jimmie Durham le Lion d’Or pour l’ensemble de son œuvre. L’artiste américain recevra son trophée le 11 mai prochain le jour de l’ouverture de cette exposition internationale d’art contemporain. Les apports des Bellini, Le Tintoret, Francesco Guardi, Titien, Canaletto, Véronèse sont comme jetés dans les eaux troubles de la Lagune.


DECONSTRUIRE L’ART EUROPEEN


La démarche de Durham est clairement exprimée par l’artiste lui-même : déconstruire le rapport que les occidentaux de la vieille Europe entretiennent avec l’art. Selon son concept, l’académisme et ses conventions sont des traits de dominations et de colonisations des esprits dont il faut, maintenant se défaire. En la matière, Jimmie Durham excelle de la plus belle des manières. Je parle ici de la « manière », et non pas de ses œuvres exposées dans les hauts lieux, centre culturels et musées, qui ne voient l’art contemporain que par le prisme du conceptualisme.



UN FEU COUVANT


Des critiques d’art proclamés ou autoproclamés comme tels n’ont pas assez de mots pour encenser celui qui s’est donné pour objectif de contribuer à cette « déconstruction ». Comme à la façon d’un feu couvant qui viendrait, un jour prochain, embraser la totalité une histoire de l’art en Europe qui débuta il y a plusieurs dizaines de millénaires avec les créateurs des œuvres pariétales des grottes Lascaux et Chauvet. L’inventeur de cette déconstruction était un Français, qui renia un jour sa nationalité d’origine pour la nationalité américaine. Je parle ici de Marcel Duchamp, qui se rendit mondialement célèbre en faisant d’un urinoir en céramique, sur lequel il avait apposé une signature fantaisiste, une œuvre aujourd’hui cataloguée de majeure par les virtuoses des arts conceptuels.



DEPOURVUS DE CULTURE ARTISTIQUE


Après quelques hésitations, les Etats-Unis, dépourvus d’une culture artistique aussi profondément enracinée que les européens, s’engouffrèrent dans cette voie ouverte par Duchamp, l’art conceptuel et ses multiples dérivés. Et ce, au point de dominer désormais un marché de l’art sur lequel se disputent à coup de dizaines de millions de dollars des créations en rupture avec tout académisme mais en phase avec le modèle spéculatif des bourses financières où se font et défont des fortunes selon l’humeur des traders. Changement de modèle en effet (de paradigme, pour plagier une certaine littérature à la mode qui se noie dans les mots complexes pour faire intelligent). Sur le linceul de l’académisme européen, voici que, venant des Etats-Unis, déferle sur la planète des arts le modèle de l’ultralibéralisme financier.



LA VACUITE DE L’ESPRIT


Pour comprendre le sens de la démarche artistique de Jimmie Durham, ce n’est pas l’œuvre qu’il faut regarder, mais entendre le discours qu’il emploie pour la justifier. Comme par exemple pour cette maisonnette minuscule posée sur une caisse de bois mal dégrossi. Le titre de l’œuvre n’a d’ailleurs rien à voir avec la prétendue création elle-même. Durham l’a intitulée : « Weeks ans hours and similar divisions are human inventions » - Les semaines, les heures et les divisions similaires sont des inventions humaines. Ce qui a fait écrire à l’un des critique d’art patenté : « [Le titre de l’œuvre] donne l’étendue abyssale de la réflexion suggérée par l’artiste quant à une conception du temps et de l’espace façonnée par les connaissances et les savoirs humains ». Prière de ne pas rire SVP à tant de banalité et à tant de justification de la vacuité – effectivement abyssale – d’une prétendue œuvre qui n’est que mascarade.



PRIX NOBEL A L’INVENTEUR DES COURANTS D’AIR


Le plus dommageable dans cette affaire, n’est pas ce que produit Jimmie Durham, mais la tribune qui lui est donnée par des institutions en panne de vision sur l’entendue du champ de la création artistique. Car les créateurs contemporains ne se limitent en effet pas aux Marcel Duchamp (et sa pissotière), Jeff Koons (le homard suspendu dans la galerie des glaces de Versailles), et maintenant Jimmie Durham. Parce qu’elles redoutent ne pas être à l’avant-garde des arts contemporains, les institutions, publiques comme privées, excluent de leurs cimaises des centaines de milliers de créateurs qui se livrent entièrement à l’harmonie des matières et des formes sans se noyer dans des verbiages inconsistants pour justifier leur travail d’expression. La Biennale de Venise 2019 est tombée à pieds joints dans ce marigot de la déconstruction des arts académiques européens. Le Lion d’Or qu’elle remettra le 11 mai à Jimmie Durham fait déjà figure de Prix Nobel attribué à l’inventeur des courants d’air.

Légende des illustrations : 1 et 2 En 1996, Jimmie Durham s’était employé pendant une semaine à jeter des pierres sur un réfrigérateur qu’au dernier jour il baptisa « Saint-Frigo », nouvelle sculpture... 3 « Weeks ans hours and similar divisions are human inventions » 4 « Pierre jetée ». J. Durham a produit plusieurs modèles de voiture écrasée sous le poids d’un rocher.